La Communauté illusoire par Marc Augé

Marc Augé, ethnologue français ayant diversifié ses champs d’observation, a passé à la loupe le quotidien du monde contemporain dans sa plus grande proximité. Cet ancien président de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) est l’auteur d’un ouvrage intitulé La Communauté Illusoire. Travaillant moi-même sur des questions communautaires, mon œil ne pouvait qu’être attiré par la couverture de ce petit livre paru, en février dernier, aux éditions Payot.

Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, Marc Augé est descendu dans le métro un jour pour y faire un travail minutieux d’observation de ces canaux de circulation. Les flux et reflux d’individus et toutes les informations véhiculées avec eux sont analysés. Conscient que l’évolution du temps a un impact sur les organisations et celui qui les observe, l’ethnologue est redescendu, 20 ans après, pour remettre en cause son travail au regard de la réalité contemporaine.

Première leçon de l’anthropologue : ne jamais prendre pour acquises ses observations, analyses et conclusions. Tout est relatif et ton ouvrage sur le métier tu remettras.

Dans son dernier opus, Marc Augé dresse un tableau critique de certains usages du concept de « communauté ». Pour se faire, l’auteur revient sur quelques fondamentaux. Il commence par mettre en perspective deux constats : « le monde global est aussi un monde de la discontinuité et de l’interdit : villes privées, quartiers privés, résidences « sécurisées »" tandis que « l’esthétique dominante est une esthétique de la distance qui tend à nous faire ignorer tous ces effets de rupture. ». Cette apparente contradiction le conduit à revenir sur d’autres concepts tous aussi primordiaux en anthropologie que sont le passage et la rencontre. Distinguant frontière et barrière, l’auteur rappelle que la première est faite pour être franchie grâce à l’éducation qui permet aussi la rencontre avec l’autre.

Deuxième leçon de l’anthropologue : ne jamais renoncer devant d’apparentes contradictions. Le maître mot est paradigme.

« L’illusion commence avec le mot lui-même qui renvoie à des types d’unités bien différents les uns des autres ». Le mot lui-même? Communauté. Je travaillerais donc sur une illusion? Ou l’illusion serait-elle de penser que toute communauté est équivalente à une autre? Comment s’articulent la communauté (entité globale, reflet de relations) et les individus qui constituent cette entité?

Nous revenons à la notion de frontière et de passage. Quel rituel de passage pour entrer dans la communauté (i.e. quel critère d’inclusion?)? Quel rapport entre l’unité et le global (i.e. quel respect face aux règles de fonctionnement)? Si je rapproche ceci de mon expérience, il s’agit d’autant de questions que l’anthropologie peut aider à résoudre lorsque l’on pense construire ou fidéliser une communauté.

Les méthodes ethnographiques permettent de prendre la distance nécessaire pour « déconstruire » des évidences de la vie courante et permettre des constructions analytiques plus riches en terme de compréhension.

Troisième leçon de l’anthropologue : ne jamais se laisser enfermer par les catégories. La distance tu garderas.

Après un détour par un schéma communautaire connu de tous : la famille, Marc Augé entame son dernier chapitre par une proposition : « le bien commun et l’idée de communauté sont consubstantiels à l’idée d’humanité ». L’ethnologue suggère un existentialisme politique en appelant Hannah Arendt et Lévi-Strauss dans sa démonstration. L’individu social naît dans un monde chargé symboliquement. S’il semble illusoire, voire dangereux si l’on reprend l’Histoire, de le lier de manière arbitraire par l’existence de simples relations, par exemple génétiques dans le cadre de la famille, l’auteur conclut sur la nécessité d’une compréhension de l’autre passant par une éducation patiente permettant de saisir les fluctuations de frontières et les interactions sociales entre local et global, entre l’unité et la Communauté.

Quatrième leçon de l’anthropologue : face à toute communauté, humilité, tu garderas.


Le métro revisité de Marc Augé
envoyé par EditionsduSeuil. – L’info internationale vidéo.

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3 Commentaires à “La Communauté illusoire par Marc Augé”

  • Merci, Cath, pour cette brillante et passionnante analyse.
    Je ne connaissais pas Marc Augé et donc, en vu de tes écrits, je pense m’atteler à cette lecture, très prochainement!
    Je reste particulièrement sensible à la première leçon : « ne rien prendre pour acquis », qui est vérifiable également dans beaucoup d’autres domaines (personnel, commercial…)
    En tous cas, tes articles ont le mérite d’être complets et sources d’intenses réflexions. Bravo!

  • Merci [rougissant] :)
    Marc Augé est de ces ethnologues que j’apprécie particulièrement. Parfois critiqué pour avoir fait de l’ »ethnologie d’aéroport » comme disent certains, il est de ceux qui démontrent que l’ethnologie (ou anthropologie sociale) est avant tout une boîte à outils que l’on peut utiliser sur tous les terrains. A condition de savoir au préalable analyser la position de l’observateur qu’est l’ethnologue. Mais dans tous les cas, cette prémice est essentielle.

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